Grandir à La Réunion fit de moi une aspirante géographe.

Que pensent la plupart des gens lorsqu’ils entendent parler de La Réunion ? Il s’avère qu’une quantité d’entre eux ne pensent à rien, tout simplement parce qu’ils ignorent son existence.

On peut donc commencer par mettre les choses au clair : La Réunion est une île française dans l’Océan Indien, à l’Est de Madagascar, et juste à côté de l’île Maurice.

Concernant ceux qui en ont déjà entendu parler, je crois qu’ils penseraient sûrement aux plages et aux forêts tropicales, au temps constamment ensoleillé, ou à tout autre stéréotype sur les îles tropicales. Il s’avère que tout cela s’applique bel et bien à La Réunion.

J’ai passé presque toute mon enfance sur cette île. À tel point que je ne pourrais m’identifier autrement qu’en tant que fille réunionnaise.
Cela a véritablement forgé mon affinité avec les différents domaines de la géographie. Ci-dessous, quelques éléments qui peuvent l’expliquer.

L’expérience du paysage.

Grandir sur cette île est une expérience très différente — c’est ce que j’ai pu comprendre aussitôt arrivée en France métropolitaine. Le climat y est unique, et la manière dont nous y structurons nos vies l’est tout autant.
La Réunion est très montagneuse. Du relief de toutes parts. Une multitude de cours d’eau. Les pluies tropicales s’accompagnent souvent de glissements de terrain de toutes ampleurs. Et j’étais habituée à cet environnement.
J’ai commencé par mentionner les habituels aspects paradisiaques auxquels on pense en général. La Réunion y correspond pour beaucoup d’entre eux. Mais pratiquement personne sur le continent ne se doute de sa situation alarmante. Ce paysage est à l’origine d’une quantité de problèmes et de challenges spécifiques à l’île.

Se déplacer sur l’île.

Lorsqu’il y a des massifs et des dénivelés partout, on a besoin de ponts de partout. On trouve par ailleurs des ouvrages d’art uniques et particulièrement chers sur l’ensemble de l’île, ainsi qu’un nombre impressionnant de petits ponts.
J’ai grandi en entendant notamment parler de trois projets titanesques dans les actualités locales — le troisième est toujours inachevé au moment de l’écriture de ce billet.
Le premier fut une impressionnante autoroute, La Route des Tamarins, qui permit de réduire de moitié le temps de trajet sur la côte ouest. Il a requis un certain nombre d’ouvrages d’art et de prouesses architecturales afin de lui permettre de traverser le paysage escarpé de l’île.
Le deuxième fut un ambitieux projet de tram-train qui devait connecter l’ensemble des agglomerations côtières. Il fut annulé aussitôt qu’un parti de droite put obtenir la majorité à l’assemblée régionale.
Le troisième sort tout droit de l’une de ces nouvelles qui mentionnent les infrastructures titanesques perfusées par l’économie chinoise. Je parle de La Nouvelle Route du Littoral, une autoroute entièrement perchée au-dessus de l’océan sur ses 12 kilomètres (elle a l’air d’un projet fou, vraiment).

Pourquoi cette folie routière ? La Réunion compte plus de 320 000 ménages, mais plus de 340 000 voitures. Plus d’un quart des ménages possèdent au moins 2 voitures en son sein.
Des voitures de partout. Les transports en commun sont virtuellement inexistants. Chaque parent doit en avoir une, et chacun de leurs enfants majeurs en a également besoin. Puis l’un des 2 parents peut aussi en posséder une de plus, pour le fun.

Construire toujours plus de routes — toujours plus larges — pour accueillir toujours plus de voitures. Ceci même lorsqu’accueillir toujours plus de voitures signifie qu’on va devoir construire plus de routes. Un joli cercle vicieux.
Grandir au milieu de cet éternel bordel automobile n’a pu que m’inviter à réfléchir à comment y mettre fin pour de bon.

Les Réunionnais se demandent : « qui sommes-nous ? »

Comme pour beaucoup de colonies françaises (La Réunion en est honnêtement toujours une, pour beaucoup de raisons), Les Réunionnais ont du mal à faire survivre leur culture et leur langue locales. Le français est évidemment la seule langue institutionnelle et d’éducation.
La langue réunionnaise est de retour à l’école depuis quelques années, mais seulement en tant qu’option, une option qui n’est pas disponible dans tous les établissements ni pour tous les écoliers de l’île. C’est une véritable honte qu’une si jolie langue ne soit même pas enseignée à la plupart de ceux dont c’est la langue maternelle.

L’identité nationale est un sacré sujet sur cette île que l’on a appris à surnommer « ce petit bout de France dans l’Océan ».
Demander à une personne réunionnaise si elle se sent davantage française ou réunionnaise peut donner lieu à différents scénarios : elle pourrait répondre qu’elle se sent appartenir aux deux identités — ou qu’elle se sent légitimement française — ou bien encore qu’elle se sent réunionnaise avant tout.
Cela va bien sûr dépendre de la personne à qui l’on va poser cette question. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraitre, un même individu pourrait probablement répondre différemment en fonction du moment de la journée, en fonction ce que vous auriez pu sous-entendre par cette question, ou en fonction des actualités politiques du moment.

Qui sommes-nous bordel ? Il n’y a pas de réponse simple, et j’aimerais comprendre. J’ai bien sûr des opinions et des idées — mais j’adorerais mener ma propre réflexion sur la question.

C’est une question d’humanité.

Grandir sur un petit volcan dans l’océan m’a permis de réaliser que la géographie concerne avant tout les êtres humains : la manière dont ils se déplacent — la tendance de leurs sociétés à forger leur environnement (davantage que leur environnement ne les forge) — ainsi que l’importance de leurs cultures dans l’espace physique et politique.


J’aurais pu mentionner beaucoup plus de facteurs concernant La Réunion, par exemple son unique écosystème et les défis à affronter pour le protéger. Mais j’ai ici tenté de mentionner avant tout ceux qui m’avaient le plus frappée en tant que petite enfant réunionnaise, désormais devenue aspirante géographe.

Niléane